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Une théorie de plus pour expliquer la crise

Lorsqu’une crise ébranle les fondements d’un système qui, jusque-là, semblait efficace et fiable, on avance des théories de toutes sortes pour tenter d’expliquer ce qui a fait défaut. En voici une autre.

Pour expliquer la gravité de la crise actuelle, Tyler Cowen, professeur d’économie à l’Université George Mason, en Virginie, s’inspire des écrits du mathématicien Fischer Black *, celui-là même qui a contribué à élaborer le modèle Black & Scholes pour évaluer les options. Ainsi, en affaires, la première règle en matière de prise de décision a trait à l’aspect risque-bénéfice, un risque plus grand devant normalement entraîner un rendement plus élevé. Fischer Black applique ce principe à l’ensemble de l’économie. Il en conclut que, pour que celleci tombe en récession, plusieurs secteurs économiques différents doivent ralentir en même temps, en raison de croyances qui sont généralement acceptées mais qui ne correspondent pas à la réalité. On a toujours cru que des erreurs individuelles étaient possibles, mais qu’elles étaient soumises à la loi des grands nombres. Ces erreurs seraient donc commises à divers échelons, entraînant certains secteurs à la hausse et d’autres à la baisse, mais en moyenne, la somme de toutes les erreurs n’aurait pas un grand impact sur l’économie dans son ensemble. Fischer Black, lui, rejetait l’idée que la loi des grands nombres s’applique au cycle économique. Il croyait plutôt à une dose soudaine de malchance qui s’abat sur les marchés. Jusqu’ici, la crise actuelle a surtout été attribuée à la bulle immobilière et aux erreurs commises par certaines institutions financières. À cet égard, les écrits de Fischer Black nous fournissent une autre explication qui comporte trois aspects : 1. la croissance de la richesse, 2. le choix d’investissements de plus en plus risqués et 3. la sous-évaluation de l’impact d’une nouvelle source de risque systémique.

  1. Depuis 1990, la richesse mondiale s’est accrue de façon considérable. L’effondrement du communisme, la mondialisation et la croissance économique de la Chine (10 % et plus par an) ont contribué à cet enrichissement sans précédent. Plusieurs pays ont modernisé leurs systèmes, alors que de plus en plus de biens atteignaient les marchés financiers. La Chine a d’ailleurs acheté aux États-Unis une très grande quantité de bons du Trésor américain et de papiers commerciaux adossés à des hypothèques
  2. Les investisseurs ont adopté de plus en plus d’hypothèses optimistes dans les modèles utilisés pour évaluer les placements. Ils en sont arrivés à accepter des investissements de plus en plus risqués, en plus d’acheter des titres de sociétés surévaluées, de prendre de fortes positions dans toutes sortes de produits dérivés qu’ils ne comprenaient pas toujours, et d’accorder des prêts à des entreprises et à des individus dont le crédit était insuffisant. Par ailleurs, beaucoup d’institutions financières ont augmenté leur levier de 12:1 à 30:1, diminuant d’autant leur marge d’erreur.
  3. Les investisseurs ont systématiquement surévalué la confiance qu’ils pouvaient accorder au jugement de leurs pairs. De leur côté, les acheteurs de papiers commerciaux adossés à des hypothèques ont surestimé le jugement du marché et des agences de crédit. En même temps, tout le monde se disait que les dirigeants des institutions financières qui prenaient de fortes positions dans des placements risqués devaient avoir investi de leur propre argent dans ces mêmes positions, et que cela signifiait donc que celles-ci étaient bonnes. La tendance à faire confiance au jugement de l’autre est devenue systématique. En toute logique, on aurait pu croire que l’excès de prudence des uns compenserait l’excès de confiance des autres. Or, ce n’est pas ce qui s’est produit. Sur le plan social, la confiance a un effet cumulatif et se nourrit d’elle-même. Ainsi, plus les gens devenaient prospères, plus il leur semblait justifié et facile de se fier aux attentes optimistes de certains investisseurs. L’affaire Madoff constitue un bel exemple de ce genre de comportement.

En conclusion, la crise actuelle résulterait d’investissements mal maîtrisés dans des actifs risqués et d’un excès de confiance des investisseurs dans le jugement des autres. Et tant les gouvernements que les investisseurs sont tombés dans le panneau.

* Financial Analysts Journal, vol. 65, mai-juin 2009.

L'auteur

Marc Desnoyers

Marc Desnoyers

B.Sc., M.B.A., C.F.A.