Haut de la page

Le jeu des devises

Lors de la dernière réunion des ministres des Finances du G-20, il a beaucoup été question des devises. Plusieurs pays s’inquiètent de l’intention des États-Unis de stimuler son économie à l’aide de mesures monétaires qui auront pour effet de dévaluer le billet vert. Cette décision politique vise en partie à contrer le refus de la Chine de soutenir le yuan. Le choix des Américains de stimuler l’économie intérieure par une devise plus faible agace plusieurs pays, au point où plusieurs experts craignent une guerre commerciale dans laquelle ces pays se verraient forcés d’adopter des mesures protectionnistes. Or, une tendance généralisée au repli sur soi-même menacerait sérieusement la reprise mondiale.

Le dollar américain est encore la principale devise de l’économie mondiale. Sa dévaluation a un impact partout sur la planète. La valeur du dollar américain est déterminée, premièrement, par le jeu de l’offre et de la demande. Comme n’importe quelle autre commodité, lorsqu’il y a plus de dollars en circulation, l’offre augmente, et la valeur du dollar par rapport aux autres devises baisse. Une baisse de la demande pour le dollar produit le même effet. L’offre d’une devise est facilement manipulable par la Banque centrale, qui peut imprimer de nouveaux billets ou créer électroniquement du crédit bancaire facilement accessible. Au début, personne n’y voit de différence. Cette nouvelle monnaie ou ce nouveau pouvoir d’achat circule dans l’économie comme si de rien n’était. Inévitablement, avec le temps, un déséquilibre se crée là où le pouvoir d’achat pour les biens en circulation est trop fort. Pour rétablir l’équilibre, il faut alors augmenter l’offre de biens disponibles, – ce qui n’est pas possible à court terme – ou dévaluer la devise, c'est-à-dire demander plus d’argent pour un même produit.

La demande pour une devise n’est pas un phénomène purement local. Les gouvernements ou les sociétés étrangères ont besoin de la devise locale pour conclure des transactions dans le marché local. Par exemple, lorsqu’une entreprise étrangère désire acheter une société ou des actifs américains, elle doit se procurer les devises pour le faire, augmentant ainsi la demande pour cette devise. Inversement, si l’intérêt des étrangers à venir faire des affaires au pays diminue, la devise perd de la valeur. Le marché américain est attrayant parce qu’il est diversifié, liquide, étendu et pas très réglementé.

Le billet vert se trouve dans une situation unique. C’est la principale monnaie commerciale ou de réserve ou la devise d’ancrage que tous les gouvernements et toutes les institutions détiennent en grande quantité pour se constituer une réserve internationale. De plus, toutes les commodités négociées globalement le sont dans cette devise, y compris l’or et le pétrole. Le dollar américain est la devise la plus liquide du monde. Le taux de change de toutes les devises, à l’exception de la livre sterling, est exprimé en dollar américain. Pour cette raison, la demande pour le dollar américain demeure toujours très forte.

Il y a certains avantages à poursuivre une politique de devise faible. Le plus évident est que cela rend les produits locaux plus compétitifs dans les marchés étrangers, favorisant ainsi les exportations tout en rendant les produits étrangers et les importations plus dispendieux. Des pays comme le Japon et la Chine ont prospéré énormément en raison d’une devise faible. De la même façon, dévaluer sa devise en augmentant son offre stimule la consommation et les investissements, tout en combattant le chômage et la récession.

Cette stratégie, à long terme, comporte des risques importants. L’histoire regorge d’histoires de gouvernements qui ont poussé la stratégie trop loin, au point de faire perdre toute valeur à leur devise. L’Allemagne a été un bel exemple de cela de 1918 à 1923. En 1918, 5,21 marks achetaient un dollar américain. Trois ans plus tard, alors que la Banque centrale allemande imprimait à toute vapeur pour stimuler son économie, il fallait 65 marks pour acheter un dollar américain, puis, 150 marks au début de 1923 et enfin, 4 200 000 000 000 de marks à la fin de cette même année ! Évidemment, cette situation ne risque pas de se reproduire, surtout pas aux États-Unis. Malgré tout, la tendance mondiale de relancer les économies locales par l’adoption d’une politique de devise faible a de quoi inquiéter. Pour les Américains, l’enjeu est tout de même important, car leur dollar pourrait perdre son statut de réserve mondiale.

L'auteur

Marc Desnoyers

Marc Desnoyers

B.Sc., M.B.A., C.F.A.