Haut de la page

Doit-on s’inquiéter du niveau d’endettement des entreprises?

L’endettement des entreprises non financières se situe à un sommet historique aux États-Unis, à 74 % du PIB. À l’image de la grande récession de 2008-2009, où le niveau d’endettement des ménages avait été problématique, doit-on maintenant s’inquiéter des conséquences d’un endettement élevé des entreprises? Le portrait paraît même pire dans d’autres pays. Les niveaux d’endettement sont plus hauts en France, au Canada, au Japon et au Royaume-Uni (graphique 1). Au sein des pays émergents, c’est la Chine qui se démarque avec un taux d’endettement des entreprises à 155 % du PIB. Plusieurs entreprises chinoises sont toutefois près du giron gouvernemental, ce qui brouille la comparaison avec les autres pays.

Attention, le niveau de la dette ne dit pas tout!

Une grosse dette n’est pas nécessairement une dette coûteuse. Le ratio du service de la dette par rapport aux revenus des entreprises donne une meilleure indication à cet égard. C’est au Canada que ce ratio est actuellement le plus élevé parmi les pays du G7. Toutefois, il ne s’agit pas d’un record historique pour les entreprises canadiennes alors que les taux d’intérêt demeurent faibles.

Les banques centrales n’envoient pas le signal que les taux d’intérêt augmenteront rapidement et fortement, mais même si ceux-ci devaient augmenter rapidement, cela ne se refléterait pas automatiquement sur le coût des entreprises, du moins pas entièrement. Les entreprises semblent avoir profité des faibles taux d’intérêt à long terme pour allonger l’échéance de leurs dettes. Par exemple, aux États-Unis, le poids de la dette à court terme sur l’endettement total n’est que de 30 % environ (graphique 2). De plus, les entreprises semblent disposer de beaucoup de liquidités, lesquelles pourraient être utilisées pour pallier d’éventuelles difficultés de financement.

N’oublions pas la contrepartie de l’endettement

Plus de dettes signifient normalement plus d’investissements, comme l’ajout de capacité de production ou des nouvelles technologies. L’économie va généralement bénéficier de ces investissements, qui garnissent aussi les actifs des entreprises.

Il est probable qu’une partie de l’endettement des entreprises ait toutefois servi à financer des fusions ou des acquisitions, lesquelles ne génèrent pas nécessairement de retombées sur la croissance économique. L’émission de dettes a aussi pu servir à financer des rachats d’actions, soit une autre opération qui n’affecte pas de manière directe l’économie. Néanmoins, les paiements reçus par les investisseurs pour le remboursement des actions détenues peuvent être réalloués à d’autres fins et contribuer positivement à l’économie.

Une dette possiblement plus risquée

De façon plus générale, des sonnettes d’alarme ont été tirées au cours de l’automne par rapport à la qualité de la dette des entreprises dans les pays avancés, et en particulier en Europe et aux États-Unis. La Banque des règlements internationaux a notamment publié des analyses sur l’augmentation du nombre d’entreprises zombies et sur l’augmentation des prêts à levier (leveraged loans)[ 1 ]. Les entreprises zombies sont des firmes qui ne parviennent pas à générer suffisamment de revenus pour assumer le service de leur dette sur une période prolongée. Elles seraient six fois plus nombreuses aujourd’hui qu’elles ne l’étaient il y a une trentaine d’années.

En ce qui a trait aux prêts à levier, ceux-ci regroupent, entre autres, des obligations adossées à des prêts (collateralised loan obligations – CLOs) ainsi que des prêts avec peu de conditions pour les emprunteurs (covenant-lite loans), et donc avec moins de protections pour les prêteurs. Les prêts à levier sont généralement accordés à des entreprises ayant déjà beaucoup de dettes ou un mauvais dossier de crédit, ce qui les rend plus risqués.

Analyser l’endettement dans son ensemble

Le poids de la dette totale a continué d’augmenter depuis la dernière grande récession. Quand on regarde de plus près, ce n’est cependant pas l’endettement des entreprises qui explique cette progression dans les pays avancés, mais plutôt celui des gouvernements (graphique 3). Lors de la grande récession de 2008-2009, plusieurs gouvernements ont répondu au ralentissement de la demande par d’importants plans de relance. Par la suite, les gouvernements ont dû maintenir un certain soutien, surtout dans les pays où les ménages ont réduit leur endettement, et donc leur apport à la croissance économique. Dans ce contexte, le retour des investissements des entreprises et une augmentation de leur endettement étaient presque souhaitables pour permettre aux gouvernements de relâcher un peu l’accélérateur. Il n’aurait pas non plus été préférable que l’endettement des ménages reparte à la hausse et qu’il génère de nouveaux déséquilibres à l’origine de l’ampleur de la grande récession de 2008-2009.

Pas facile de réduire le poids de l’endettement total, surtout si l’on vise l’endettement des entreprises…

Une dette totale plus faible réduirait les risques d’instabilité économique et financière à moyen et long terme. Bien que des inquiétudes aient récemment été soulevées en lien avec l’endettement des entreprises, il ne serait pas souhaitable qu’il diminue actuellement. L’économie a besoin d’investissements et d’innovation pour soutenir la croissance et cela n’est pas compatible avec une réduction de l’endettement des entreprises.

En revanche, il ne faudrait pas que cela conduise à une sous-valorisation accrue des risques et à une popularité excessive de certains actifs financiers, comme les prêts à levier. Il n’y aurait pas non plus avantage à ce que le nombre d’entreprises zombies augmente, car celles-ci sont souvent moins productives. La prudence est donc de mise. Dans un monde idéal, les ressources financières sont allouées efficacement à une multitude d’entreprises, mais non à celles ne générant pas suffisamment de revenus à long terme. Les bonnes entreprises parviennent à créer de la valeur avec leur endettement.

  1. BIS Quarterly Review – International banking and financial market developments, Septembre 2018 : Ryan BANERJEE et Boris HOFMANN,
    The rise of zombie firms: causes and consequences, p. 67-78, https://www.bis.org/publ/qtrpdf/r_qt1809g.pdf; Tirupam GOEL,
    The rise of leveraged loans: a risky resurgence?, p. 10-11, https://www.bis.org/publ/qtrpdf/r_qt1809u.htm.

L'auteur

Hendrix Vachon

Hendrix Vachon

Économiste principal
Hendrix Vachon est titulaire d’une maîtrise en science économique de l’Université de Sherbrooke. Il travaille depuis huit ans aux Études économiques du Mouvement Desjardins. Dans le cadre de ses fonctions, il participe aux multiples travaux du groupe qui ont trait au suivi, à l’analyse et aux prévisions économiques et financières.