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Les émotions et la bourse

Appelons notre premier personnage « M. Snow ». Cet homme, qui connaissait de grands succès, était un de mes collègues ; il occupait le poste de négociateur sur le parquet de la Bourse de Montréal, à l’époque où les Bourses se livraient encore à ce genre d’activité. M. Snow était au service d’une grande firme de courtage. Il arrivait le matin dans le hall de la Tour de la Bourse, à la Place Victoria – où se trouve encore la Bourse aujourd’hui – et appelait l’ascenseur pour monter au parquet, au troisième étage. Devant lui se trouvaient alors trois ascenseurs qui lui avaient inspiré la théorie suivante : si les portes de l’ascenseur de droite étaient les premières à s’ouvrir, le marché, ce jour-là, serait à la hausse. Si c’était l’ascenseur de gauche qui arrivait le premier, le marché serait à la baisse, et si c’était celui du centre, le marché serait incertain. Il disait que cette méthode fonctionnait très bien. Je ne pense pas qu’il croyait vraiment à cette théorie ; en fait, il s’agissait probablement d’une diversion créée pour contenter ceux qui lui demandaient quelle était sa méthode de travail. En le voyant, jour après jour, négocier sur le parquet des titres dont la valeur atteignait des dizaines de millions de dollars, je me disais que cet homme imperturbable et silencieux avait sûrement une excellente méthode – secrète – pour réussir aussi bien...

Notre deuxième personnage, nous l’appellerons M. Rain. Cet homme était un négociateur indépendant qui se spécialisait dans le marché de l’or au début de sa carrière sur le parquet. On disait de lui qu’après avoir travaillé pendant des années pour un fabricant de tapis, il avait décidé de changer de carrière. Après s’être acheté un permis pour négocier sur le parquet, il s’était lancé dans les titres et les options , et était rapidement devenu célèbre. Les articles des quotidiens le décrivaient comme un « Midas moderne », ce roi mythique qui transformait en or tout ce qu’il touchait. La renommée de M. Rain ne semblait pas le toucher : il passait ses journées sur le parquet à observer les cotes de l’or sur son écran d’ordinateur et à faire les mots croisés du journal, sans jamais dire un mot. La seule fois où cet homme solitaire avait montré de l’émotion, dit-on, c’était le jour où sa femme l’avait pris par surprise et lui avait demandé le divorce alors qu’il était au travail. Il paraît que ce jour-là, il a perdu quarante mille dollars en quelques minutes, comme si cette nouvelle avait court-circuité son extraordinaire capacité à générer des profits.

À l’époque, les ordinateurs ne produisaient pas de graphiques, et les négociateurs devaient les faire à la main. Munis d’un crayon à mine et d’une gomme à effacer, ils traçaient les lignes de support et de résistance et les effaçaient ensuite, une fois que le prix les avait franchies. M. Rain, lui, ne faisait jamais de graphiques et se contentait de regarder les cotes défiler sur son écran : peut-être les apprenait-il par cœur et traçait-il ses graphiques mentalement ? À qui lui posait la question, M. Rain répondait que sa méthode de négociation reposait essentiellement sur l’intuition – ce qu’on appelle en anglais le « gut feeling » – et changeait ensuite de sujet.

Au fil des ans, je me suis rapproché de ces négociateurs. Par un beau lundi matin, M. Snow me dit qu’il avait passé une fin de semaine fort agréable. Il m’expliqua que l’équipe de son enfant disputait un match à l’aréna local. L’épouse de M. Snow avait organisé un comptoir de vente de crème glacée pour les jeunes et leurs parents. Quand M. Snow entreprit de l’aider, il découvrit que le métier de vendeur de crème glacée était loin d’être aussi risqué que celui de négociateur de titres !

Quelques années plus tard, plus précisément le 19 octobre 1987, le marché boursier perdit en une seule journée près de 23 % de sa valeur. Il avait déjà baissé le vendredi précédent, mais personne ne pouvait prévoir la suite. Ce vendredi-là, à la fin de la journée, M. Rain, avec sa simplicité habituelle, avait déclaré : « Aujourd’hui, le petit ours est sorti de sa tanière : sa mère n’est sûrement pas loin ». L’ours, comme on sait, symbolise un marché boursier à la baisse. Le lundi suivant, le marché subissait la baisse la plus impressionnante jamais enregistrée en une seule journée, mis à part celle qui s’était produite lors de la crise de 1929.

L’indice Dow Jones, de juin 1987 à janvier 1988

Ce lundi 19 octobre, alors que la panique s’emparait du parquet, M. Rain, impassible, était sagement assis à sa place, occupé, comme toujours, à regarder fixement son écran. On dit que ce jour-là, il a réalisé un profit fabuleux : s’élevait-il à un demi million ou à un million de dollars ? Personne ne le sait exactement. Rien n’avait changé dans son attitude et il n’avait rien dit non plus. Plusieurs semaines plus tard, il m’avait confié que depuis des mois, plus précisément depuis avril 1987, il était convaincu que le marché allait tomber. Il avait donc acheté des options de vente hors jeu sur les indices et les titres, et il avait attendu, comme le chasseur qui a placé ses pièges et qui guette sa proie . Jour après jour, semaine après semaine, M. Rain avait lui aussi attendu en silence, alors qu’autour de lui, les investisseurs étaient euphoriques : après des années, le marché était enfin à la hausse, et tous étaient convaincus que le marché allait encore monter.

M. Snow et M. Rain m’ont appris que le flegme peut parfois cacher une réalité tout à fait différente et n’être en fait que la partie apparente d’un monde intérieur riche de convictions profondes pour lesquelles ces deux hommes souffraient et luttaient quotidiennement : M. Snow faisait de l’argent pour lui-même et pour sa maison de courtage parce qu’il avait une méthode à laquelle il se tenait et qu’il ne surévaluait jamais ses capacités, d’où son humilité ; M. Rain achetait en silence – et presque en secret – des options de vente qui allaient à contre-courant de l’opinion générale parce qu’il avait des idées bien arrêtées et qu’il y croyait. Pour éviter de se faire influencer par les autres, il ne leur parlait jamais et ne leur demandait rien.

M. Snow et M. Rain faisaient de l’argent tout simplement parce qu’ils se servaient de leur bon sens, une capacité qui a toujours sa place : après tout, le niveau de scolarisation de ces deux négociateurs était pratiquement nul, si on le compare à la scolarité moyenne des gens qui font aujourd’hui le même travail. Nos deux hommes, eux, ne s’intéressaient ni à l’économie ni à la finance.

Aujourd’hui, les statistiques montrent que nous ne nous concentrons pas plus de 56 secondes sur un même sujet, parce que nous sommes continuellement distraits par les courriels, le téléphone cellulaire, la télévision, les nouvelles et les opinions de soi-disant « experts ». Si notre pensée peut parfois manquer de profondeur sur le plan de l’analyse et de la synthèse, c’est parce que nous utilisons plus souvent notre cerveau pour recevoir et distribuer de l’information que pour réfléchir. À l’époque de M. Snow et de M. Rain, les téléphones cellulaires et Internet n’existaient pas, et les ordinateurs portables venaient tout juste de faire leur apparition (ils pesaient toutefois pas moins de 10 kilos chacun). Nous devons apprendre à nous isoler de tout ce bruit de fond que la vie moderne nous inflige, afin de mieux nous concentrer et de calmer nos esprits.

En résumé, nous ne pouvons pas éviter les émotions, car nous sommes des êtres humains ; par contre, nous pouvons les contrôler en bonne partie. Voici comment :

  • Il faut avoir une méthode pour négocier dans les marchés ;
  • Il ne faut pas lire le cahier « Économie » des quotidiens ;
  • Il ne faut pas écouter les nouvelles financières ;
  • Il ne faut pas rechercher l’opinion des « experts », car les spécialistes des marchés n’existent pas. En effet, nombreux sont ceux qui, comme le font les journalistes, croient que l’on peut devenir un spécialiste de la Bourse comme on devient médecin ou avocat.
  • À force d’écouter l’opinion des autres, on devient dépendant, peu sûr de soi et anxieux.

En terminant, parlons de la diète idéale de tout investisseur actif qui négocie tous les jours à la Bourse : puisqu’il est plus sujet que d’autres à ressentir des émotions, sa nourriture devrait être légère. À ce sujet, voici quelques recommandations que je juge pertinentes :

  • Mangez du poulet grillé, des légumes et des fruits biologiques. Les tranches de fromage Singles sans gras de Kraft, une société membre de l’indice Dow Jones des industriels, sont une bonne source de protéines : ils en contiennent cinq grammes pour seulement 30 calories ;
  • Évitez de manger des aliments trop salés ;
  • Ne mangez pas devant un écran où sont affichées les cotes de la Bourse, car vous risqueriez de ne plus contrôler le nombre de calories ingérées ;
  • Rappelez-vous qu’un estomac léger favorise la maîtrise des émotions.

1 Le présent document est fourni à titre d’information uniquement et s'adresse à des investisseurs avertis qui ont une expérience approfondie dans la négociation d’options. Les investisseurs doivent prendre connaissance du document d'information sur les risques rattachés à la négociation d'options « Divulgations règlementaires et renseignements sur la protection de votre actif». Les options ne conviennent pas à tous les types d'investisseurs.

2 Une option de vente (ou « put ») augmente de valeur quand le titre sous-jacent baisse. Une option hors jeu (ou « out-of-the-money ») commence à générer des profits quand le titre tombe, par exemple, à 90, alors qu’il se situe normalement à 100. Ce type d’option de vente est généralement très bon marché, car le titre doit subir une première baisse importante avant que le « put » commence à générer des profits et doit ensuite continuer de descendre. Si le marché perd beaucoup de valeur, le petit investissement initial sera multiplié des dizaines de fois. Dans l'éventualité où le prix du titre sous-jacent ne baisse pas, l'investisseur peut perdre la prime payée initialement.

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L'auteur

Charles K. Langford

Charles K. Langford

PhD, Fellow CSI

Charles K. Langford

Charles K. Langford est président de Charles K. Langford, Inc, une firme de gestion de portefeuilles. Il enseigne la construction et la gestion de portefeuille à l'école des Sciences de la Gestion, Université du Québec (Montréal). Il est l'auteur de 14 livres sur la gestion de portefeuille, les stratégies de produits dérivés et l'analyse technique.

Jusqu'en 2007, depuis 1990, il a été vice-président de gestion des risques pour Visconti Venosta Teaspoon Approach Management, Ltd. Auparavant il a été gestionnaire de portefeuille pour Refco Futures (Canada) Ltd.

Il a reçu un baccalauréat de l'Université de Montréal, une maîtrise et le doctorat de l'Université McGill (Montréal), et il est également Fellow de CSI (Canadian Securities Institute).

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