Le livre le plus célèbre jamais écrit sur les investissements en actions s’intitule Securities Analysis (Analyse des valeurs mobilières). Son auteur est l’Américain Benjamin Graham (1894-1976); le livre a été publié en 1934, cinq ans après un des plus terribles krachs boursiers de l’histoire. Dans ce livre, l’auteur abordait l’investissement en actions de la façon suivante : il enseignait comment identifier les titres dépréciés en comparant le prix de l’action au marché avec sa valeur intrinsèque, que l’on pouvait déduire grâce aux ratios des états financiers : par exemple par rapport à sa valeur aux livres. En 1949, l’auteur a publié The Intelligent Investor (L’investisseur intelligent). Ces deux livres, toujours d’actualité, ont été traduits en plusieurs langues. La philosophie de M. Graham était de choisir avant toute chose des titres de qualité, à garder longtemps, pendant même des décennies.
Benjamin Graham enseignait à la Columbia School of Business de New York. Parmi ces étudiants, un seul, dit la légende, avait obtenu la note la plus élevée que Graham eût jamais accordé à un étudiant. Cet étudiant est l’investisseur le plus célèbre et le plus riche au monde actuellement : Warren Buffett, appelé l’« oracle de Omaha », Omaha étant la ville du Nebraska où se trouve le siège de sa compagnie d’investissement. M. Buffett a démontré qu’il possédait un talent exceptionnel pour entrevoir le potentiel d’un investissement à long terme, ainsi que son risque. Il est, de toute évidence, un homme très doué et plein de bon sens, une vertu qui ne vieillit jamais. Naturellement, beaucoup d’autres investisseurs ont fait de l’argent; mais lui s’est montré exceptionnel, peut-être parce qu’il a été formé à l’école de M. Graham.
Avec tout le respect qui est dû à M. Buffett, je crois cependant qu’un autre personnage a été encore plus extraordinaire : quelqu’un qui, seul, tourné en dérision par ses compatriotes, avait compris qu’un très grand risque approchait alors que tous autour de lui festoyaient, insouciants, ignorants le danger imminent. Ce personnage extraordinaire et son époque rappellent la bulle des marchés de la fin des années 1990, quand une euphorie grandissante et de plus en plus déconnectée de la réalité de l’économie s’était emparée d’une immense majorité des investisseurs. À ce moment, personne ou presque, sauf peut-être M. Buffett et M. Greenspan, le président de la Réserve fédérale américaine, n’était alarmé par ce qui semblait être une exubérance excessive qui allait mener inévitablement les marchés au bord du précipice au début des années 2000. Le titre de Nortel est un exemple de cette époque, un souvenir douloureux pour plusieurs investisseurs encore aujourd’hui.
Le personnage que je voulais évoquer, plus fameux encore que M. Buffett, n’est nul autre que… Noé, cette grande figure biblique. Son investissement de couverture contre le risque de naufrage financier : construire un bateau. Il a payé une prime (le coût des planches de bois, des clous, de la main-d’œuvre et le temps nécessaire à la construction de son arche) pour se doter d’un puissant instrument de protection. Quand le déluge est enfin arrivé, Noé a pu se sauver grâce à son bateau, en flottant sur l’eau, alors que tous les autres, inexorablement, se noyaient dans une des pires catastrophes de l’histoire.
Si Noé avait vécu à la fin des années 1990, il aurait sûrement bâti une stratégie d’options pour couvrir le risque de ses placements. Il aurait adapté son habileté à la situation en bâtissant une stratégie efficace, rationnelle, à crédit plutôt qu’à débit. S’il avait détenu un portefeuille d’actions, avec son intuition exceptionnelle qui lui aurait suggéré de couvrir temporairement le risque à la baisse de certains titres, Noé aurait appliqué une stratégie d’options qu’on pourrait désigner de façon informelle comme « stratégie de Noé » (en anglais, fence est le terme informel pour référer à cette stratégie – plutôt institutionnelle). L’expression technique précise est « écart synthétique à crédit, à lahausse », parce que cette stratégie simule le comportement d’une version de stratégie classique, appelée « écart » (spread).
Cette stratégie de Noé est très belle : elle n’implique aucun déboursé parce qu’elle est à crédit. Elle est simple et facile à réaliser parce qu’elle comporte l’achat d’une option de vente en dehors de la monnaie (OTM, c.-à-d. Out-of-The-Money) et la vente d’une option d’achat à la monnaie (ATM, c.-à-d. At-The-Money). Naturellement, l’investisseur possède les actions parce qu’il s’agit d’une stratégie de couverture d’un actif. Donc, le but n’est pas de faire de l’argent (bien qu’un profit limité soit aussi possible en cas de hausse du titre), mais de fixer surtout un plancher solide à la perte potentielle. Si la stratégie implique le dépôt d’une marge (voir les exigences réglementaires de la maison de courtage), les actions agissent comme bien donné en garantie. C’est-à-dire que la valeur des actions que l’investisseur possède et qu’il veut protéger satisfait le besoin de marge.
L’exemple suivant montre en quoi consiste la stratégie de Noé. Un investisseur possède 100 actions du titre ABC (symbole fictif) actuellement à 100 $ chacune. Entre autres, ce titre distribue d’excellents dividendes que l’investisseur utilise pour acheter périodiquement des actions de la même compagnie : cela lui permet d’augmenter périodiquement son portefeuille. Sa stratégie est donc de garder le titre.
À ce moment-ci, notre investisseur croit que le prix est destiné à se corriger à la baisse pendant quelque temps, pour, plus tard, reprendre.
Dans le but de se protéger contre la baisse actuelle, sans débourser un sous, l’investisseur achète l’option de vente ABC décembre/95 à 4,00 $ (prime fictive mais logique) et il vend l’option d’achat ABC décembre/100 à 6,00 $ (prime fictive mais logique). Le crédit provenant de la vente de l’option d’achat lui fournit le capital pour acheter l’option de vente en lui laissant même un crédit de 2,00 $.
Tableau 1 – Profil des gains et des pertes (avant commissions)
à l’échéance des options, le 3e vendredi de décembre.

Le comportement des différentes parties de la stratégie se trouve dans le tableau 1 :
- la colonne 1 montre une ample fourchette de prix du titre, entre 65 $ et 130 $$, à l’échéance des options;
- la colonne 2 représente le profit ou la perte sur le titre;
- la colonne 3 indique le profit ou la perte de l’option d’achat vendue (grâce à elle on finance l’achat de l’option de vente);
- la colonne 4 indique le profit ou la perte de l’option de vente achetée (il s’agit de la véritable assurance-prix du titre);
- la colonne 5 indique le total des profits et pertes obtenu en additionnant, par rangée, les données des colonnes 2, 3 et 4.
Quel est le risque de la stratégie de Noé? La colonne 5 montre que, peu importe jusqu’où le titre descend, la perte maximale globale est de 3 $ (plus les commissions). La règle qui établit la mesure de la perte maximale est la suivante : la différence entre les deux prix d’exercice moins le crédit initial, c’est-à-dire : (100 - 95) - 2 $ = 3 $.
Le profit maximal correspond au crédit initial de 2 $ (moins les commissions) offert par la stratégie.
Le seuil de rentabilité est à 98 $, c’est-à-dire à 2 $ de moins que le maximum de profit, et à 3 $ de plus que le maximum de perte.
Le graphique 1 donne le profil de cette stratégie à l’échéance des options.
Graphique 1 – Profil des profits et pertes de la stratégie de Noé (fence)
à l’échéance des options en décembre

Si l’on considère une autre date que celle de l’échéance des options, le profil de la stratégie dans le graphique 1 peut être similaire mais légèrement différent. Dans ce cas, pour en avoir une idée, il faut absolument avoir recours à un logiciel de simulation de stratégies d’options, à cause des formules mathématiques complexes qui entrent en jeu. On peut avoir accès gratuitement à un logiciel de simulation dans le site www.optionstar.com (voir l’illustration au graphique 2). Il est possible de modifier les dates de simulation pour voir l’évolution du profil profits et pertes dans le temps.
Graphique 2 Profils de la stratégie de Noé
Le graphique en vert (à droite) est en date du 9 septembre, date à laquelle la position dans les options a été prise.
Le graphique en bleu est en tout semblable au graphique 1.

Source : Données obtenues avec le logiciel OSEZ de Optionstar.
Source disponible uniquement en version anglaise.
La stratégie de Noé est adaptable à la protection d’un investissement qui fait de l’argent à la baisse, mais qui en perd en cas de hausse, comme dans la vente à découvert de titres individuels ou de FNB. Ce sera le sujet d’un prochain article.
Charles K. Langford, Ph. D., enseigne la gestion de portefeuille à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal et il a écrit plusieurs livres sur le sujet.
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Disnat Université, portant sur ce sujet, au www.DisnatU.com/fr/options |
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