On vit actuellement une crise économique qui semble échapper à toute logique du point de vue des investissements à la Bourse. On n’est même pas certains qu’il s’agit vraiment d’une crise économique, tellement cette crise semble différente de celles qu’on a vécues depuis un quart de siècle, et dans laquelle volatilité et incertitude prédominent. Depuis juin 2008, l’indice Dow Jones fluctue de 200, 300 points en une seule séance, à la baisse comme à la hausse. Et les indices de Bourse ne sont pas les seuls : les denrées, les devises, l’or et le pétrole fluctuent aussi violemment et de façon contradictoire d’une séance à l’autre. En même temps, aucune raison que les médias fournissent ne paraît expliquer ces événements de façon convaincante. Ainsi, on est tenté d’investir dans le pétrole parce que, nous explique-t-on, la consommation ne cesse de croître à cause des grands pays, comme l’Inde et la Chine, dont les économies décollent et dans lesquels les habitants veulent désormais rouler en voiture. L’explication est séduisante, mais, en même temps, elle paraît peu plausible compte tenu de la rapidité de la hausse des prix. Par exemple, entre février 2008 et le sommet de juin dernier, le prix du pétrole a augmenté d’environ 70 %, pour ensuite reculer de 25 dollars américains en un mois.
Sommes-nous en train de vivre une situation économique vraiment nouvelle ou est-ce du déjà-vu? Des médias ont fait remarquer que nous sommes en train de revivre le cauchemar des années 1970. Mais est-ce le cas ?
Pour pouvoir juger de ces affirmations, il faut remonter aux années 1970 : voir s’il existe vraiment un parallèle entre les deux époques, et quelle leçon on peut en tirer pour le présent.
Les années 1970 L’argent se présente sous trois formes, principalement. La monnaie métallique (commodity money), comme les pièces en or; la monnaie représentative (représentative money), par exemple un reçu équivalant à un dépôt en or dans les voûtes d’une banque. (Cette deuxième forme est évidemment plus légère à transporter.) Enfin, la monnaie fiduciaire (fiat money), c’est-à-dire un papier qui prend sa légitimité et sa valeur par le fait que l’État l’accepte en paiement de nos impôts et taxes. Il s’agit de l’argent que nous avons actuellement dans nos poches.
Le premier type de monnaie a duré des millénaires, le deuxième un peu moins de deux siècles (du début du xixe siècle jusqu’en 1971), et le troisième existe depuis 37 ans. Selon le type de monnaie qu’on utilise, la valeur des marchandises varie. Ainsi, si l’on achète aujourd’hui du pétrole avec de l’or plutôt qu’avec de la monnaie fiduciaire, le pétrole est moins coûteux parce que l’or a pris de la valeur par rapport à la devise.
L’argent fiduciaire change de valeur par sa rareté ou son abondance, c’est-à-dire par la modification des taux d’intérêt. Par rapport à d’autres devises, sa valeur change selon l’abondance ou la rareté d’une devise par rapport à une autre. Et tout devient relatif. On dira que le dollar canadien est fort en ce moment par rapport au dollar américain, alors qu’un Européen dira que le dollar américain est faible face à l’euro. En réalité, il ne s’agit que de comparaisons entre la masse monétaire d’un pays et celle d’un autre, sans aucune référence à la valeur intrinsèque des économies respectives ni à la valeur intrinsèque de la monnaie, parce que cette dernière n’a aucune valeur inhérente : ce n’est que du papier.
Comment est-on arrivé, en 1971, à passer de la monnaie représentative à la monnaie fiduciaire?
Vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, en 1944, des représentants de divers pays se sont réunis afin de se concerter au sujet de la relance économique de l’après-guerre. La rencontre s’est déroulée à Bretton Woods, New Hampshire. Les nouvelles règles établies créaient des institutions – toujours existantes aujourd’hui – comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Mais surtout elles rétablissaient l’étalon or pour toutes les principales devises. Cette action était considérée comme importante parce que, entre le début de la Première Guerre mondiale et la fin de la Seconde, les pays européens avaient épuisé leurs réserves en or à financer les guerres et à payer les dettes. De plus, ils s’étaient mis à imprimer leur devise sans aucun soutien crédible, engendrant ainsi inflation, instabilité sociale, révolte politique et naissance de dictatures dans certains pays.
En 1944, les États Unis possédaient les plus grandes réserves d’or de la planète et, dans le cadre du système dit de Bretton Woods, ils offraient de rendre les principales devises convertibles en dollars américains à un taux fixé d’avance (voir l’exemple de trois devises dans le tableau 1). Le dollar américain était à son tour convertible en or sur la base de 35 USD l’once. On jetait ainsi les bases du plus grand marché au monde dans l’histoire humaine, sans plus de barrières, avec en pratique une seule devise : l’or ou son équivalent, le dollar américain. Chacun devait y trouver stabilité, croissance et prospérité.
Tout cet or qui servait de support au système de Bretton Woods était amassé à Fort Knox, Kentucky, (lieu rendu populaire entres autres dans le film de James Bond Goldfinger, 1964).
À la différence d’autres devises, le dollar canadien avait flotté librement contre le dollar américain à partir de 1950, mais, en 1962, le Canada avait intégré le club des devises à taux fixe à 0,9250 dollar américain pour un dollar canadien.
Table 1 – Conversion fixe entre le dollar américain et trois devises, selon le système de Bretton Woods (Les dates indiquent l’entrée en vigueur du taux de change fixe.)

Les devises étaient donc convertibles en or. Le dollar américain devenait le reçu d’un dépôt en or, mais il était plus fonctionnel que celui-ci et surtout il rapportait des intérêts.
Cette structure avait toutefois deux défauts cachés qui se seraient révélés dans le temps. Pour relancer l’économie d’un pays, il fallait de la monnaie, et la devise locale ne pouvait pas être créée sans avoir d’équivalent en dollar américain dans la banque centrale du pays. Pour palier ce problème, les États-Unis se sont mis à importer et à investir à l’étranger. Année après année, la sortie continuelle de devises américaines avait créé un déficit de la balance américaine, c’est-à-dire une surproduction de dollars américains; cette situation avait cependant offert à chaque pays l’énorme avantage de développer son économie en exportant ses produits aux États-Unis et ailleurs, et en accumulant des réserves de dollars américains dans sa banque centrale. Ce système a créé le miracle économique de l’après-guerre, qui a duré jusqu’aux années soixante. Son indéniable et extraordinaire succès constitue le deuxième défaut du système et aussi la cause de sa fin. En effet, cinq événements survenus entre la fin des années 1940 et la fin des années 1960 ont contribué à la chute de ce système : le boom économique du Japon; celui de l’Europe non communiste; la revendication légitime des ex-colonies à avoir, elles aussi, droit à leur décollage économique; les réformes sociales de la Great Society des présidents américains Kennedy et Johnson; et, en dernier lieu, la guerre du Vietnam : tous ces événements demandaient une quantité astronomique de devises américaines, bien au-delà des prévisions des années 1940 et de la logique de la conversion en or à 35 USD l’once. En effet, alors que la couverture en or de chaque dollar était de plus de 20 % à la fin des années 1940, vingt ans plus tard elle était inférieure à 5 %, érodant de plus en plus la crédibilité de la garantie en or. Les conséquences de tous ces événements étaient, d’une part, un déficit énorme de la balance américaine; et, d’autre part, la demande grandissante de devises américaines dans le monde, qui ne pouvait plus être couverte de façon fiable par tout l’or disponible. Conclusion : le 15 août 1971, le président des Etats-Unis, Richard Nixon, a dû décréter la fin de la conversion des dollars américains en or.
Du jour au lendemain, non seulement les États-Unis, mais aussi le monde est passé de la monnaie représentative à la monnaie fiduciaire, dont la seule valeur serait dorénavant l’obligation légale de s’en servir. Alimentée par des taux d’intérêt bas et par la première crise du pétrole, en 1973, l’inflation s’est mise à monter : rapidement tout ce qui était évalué en dollars américains, c’est-à-dire pratiquement tout le commerce mondial, par exemple les denrées (le soja, le blé le maïs, etc.), l’or, le pétrole, augmentait de prix de façon astronomique. La valeur des autres devises par rapport au dollar américain augmentait aussi.
Le graphique 1 illustre les variations du prix du pétrole de 1946 à avril 2008, et le graphique 2 celles de l’or, de 1914 à 2007. Les deux graphiques montrent deux courbes : la ligne noire indique le prix en dollars américains courants, alors que la ligne rouge tient compte de l’inflation et donne le prix en dollars américains constants, c’est-à-dire en dollars d’aujourd’hui.
Graphique 1 – Le prix du pétrole en dollars courants et en dollars constants, de 1946 à avril 2008
Source : graphique disponible dans le site www.inflationData.com
Dans le graphique 1, on remarque que le prix actuel du pétrole (au moment d’écrire ces notes, le
8 août 2008) est près du sommet de 1979. De plus, l’impact du passage de la monnaie représentative à la monnaie fiduciaire à partir de 1971 à créé une première montée du prix du pétrole (comme d’autres marchandises), suivie, à partir de 1973, d’une autre hausse qui a duré des années, à cause, d’une part, des deux crises pétrolières des années 1970 et, d’autre part et surtout, du fait que les taux d’intérêt aux États-Unis ont été plus bas que le taux d’inflation jusqu’en 1979. À titre d’exemple, en 1978, le taux d’inflation moyen était de 11,22 %, et le taux de base de la Réserve fédérale était en moyenne de 7,93 %.
En définitive, des taux d’intérêt bas, inférieurs à l’inflation, alimentaient la dépréciation de la monnaie, et il fallait donc plus de dollars pour payer la même quantité de marchandises. On peut dire aussi que le prix des marchandises augmentait non pas parce que celles-ci étaient devenues plus rares, mais parce que plus de dollars étaient disponibles pour acquérir ces marchandises.
Le parallèle avec les années 1970
C’est un peu ce qui se passe en ce moment : le taux de la Réserve fédérale à 2 % est inférieur à celui de l’inflation aux États-Unis. La baisse récente des taux d’intérêt américains de 5,25 % à 2 % en un an – effectuée dans le but d’aider les institutions financières à surmonter la crise qu’elles traversent –équivaut à avoir créé un excès de dollars : cela a rendu plus violente la hausse des prix des denrées, du pétrole et des métaux.
Graphique 2 – Le prix de l’or en dollars courants et en dollars constants, de 1946 à 2007

Source : graphique disponible dans le site www.inflationData.com
Dans le graphique 2, on notera que le prix de l’or en dollars constants (environ 875 USD l’once au moment d’écrire ces notes) ne vaut que 40 % de celui en dollars constants de 1980. En effet, dans le contexte de la crise actuelle, l’or semble incapable de convaincre les investisseurs comme il l’a fait dans les années 1970. Cela s’explique par le fait que ceux qui avaient investi dans ce métal au sommet du prix en 1980 – alors qu’il dépassait 2 000 USD en dollars constants – n’ont même pas récupéré la moitié de leur investissement, près de trente ans plus tard.
Il y a donc très probablement un parallèle à faire entre la situation actuelle et celle des années 1970, principalement quant aux taux d’intérêt très bas, inférieurs à l’inflation et la surabondance du dollar américain. À partir du début des années 1980, le prix des denrées, de l’or et du pétrole a baissé rapidement grâce à une hausse des taux d’intérêt américains au-dessus du taux d’inflation. D’un coup, le dollar américain est devenu plus rare (donc il s’est apprécié), ce qui a fait diminuer automatiquement le prix des marchandises (qui se sont dépréciées face à la devise).
Aujourd’hui, une hausse des taux d’intérêt au-dessus du taux d’inflation nous amènerait fort probablement au même résultat qu’au du début des années 1980.
Mais les parallèles s’arrêtent là. Les années 1970 et le début des années 1980 ont été dramatiques sur le plan financier : il suffit de regarder l’indice de la misère (Misery index). Cet indice est la somme du taux d’inflation et du taux de chômage. En 1980 l’indice était de 20,76 alors qu’en 2007 il n’était que de 7,46.
Comment investir dans le pétrole
Entre-temps, on peut suivre le marché du pétrole avec une approche axée plutôt sur la psychologie que sur des bases économiques. L’approche psychologique est tout simplement l’application de l’analyse prévisionnelle, dite aussi analyse technique. Selon cette approche, il n’est pas nécessaire de connaître les raisons qui font l’offre et la demande parce que tous les facteurs, connus et inconnus, sont déjà exprimés dans les prix.
La méthode prévisionnelle la plus simple est celle qui consiste à appliquer deux moyennes mobiles exponentielles (EMA), une à court terme (7 périodes) et une à plus long terme (27 périodes), aux FNB suivants : le Pétrole Brut Haussier Plus (symbole HOU) et le Pétrole Brut Baissier Plus (symbole HOD). Le résultat de ce calcul est présenté dans les graphiques 3 et 4.
Graphique 3 – Le FNB haussier sur le pétrole brut

Graphique 4 – Le FNB baissier sur le pétrole brut

Dans le graphique 3, on relève que le pétrole envoie un remarquable signal à la baisse là où la EMA 7 (ligne jaune) croise à la baisse la EMA 27 (ligne bleue) dans les premiers jours de juillet, à environ 43 $. Ce signal indique la fin de la tendance à la hausse amorcée en février 2008. Il aurait donc fallu vendre cet indice à découvert.
Dans le graphique 4, à la même date, on note le signal à la hausse du FNB baissier, à environ 7,75 $. Les investisseurs qui n’aiment pas vendre à découvert peuvent donc acheter le HOD pour profiter de la baisse du pétrole.
La beauté de l’analyse technique réside dans sa simplicité et son efficacité. Il n’y a rien à analyser ni à savoir : on doit seulement suivre les signaux. Dans le monde financier actuel, si perturbé, confus, contradictoire et volatile, cette méthode se révèle de toute façon excellente pour approcher les marchés.
Charles K. Langford, Ph. D., enseigne la gestion de portefeuille à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal et il a écrit plusieurs livres sur le sujet.
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